L'influence des savants

Arthur S. Eddington

Lettre à Arthur Eddington

La relation avec Eddington avec le temps dépasse le cadre strictement scientifique et est empreinte de respect mutuel. Lemaître le tient au courant de sa carrière, de ses recherches.

Les convictions religieuses de Georges Lemaître évoluent. Le premier changement date de son séjour à l’Université de Cambridge en 1923-1924. Il est alors étudiant-chercheur auprès d’Eddington, lui-même astronome et physicien. Eddington est plus que le professeur de Georges Lemaître : les deux hommes se côtoient et discutent beaucoup. Eddington contribuera à lancer la carrière de Lemaître en attirant l’attention du monde scientifique sur sa théorie et en l’invitant à la quatrième assemblée générale de l’Union Astronomique Internationale de Cambridge (États-Unis) du 2 au 9 septembre 1932. 

Les échanges entre les deux hommes touchent aussi au domaine de la foi. De confession quaker, percevant la religion comme une conviction profondément personnelle, Eddington avait déjà réfléchi à une articulation possible entre science et foi. Ses thèses vont fortement influencer Georges Lemaître. 

Eddington est également kantien : il différencie science et religion qui ne peuvent dès lors rentrer en conflit parce qu’elles ne poursuivent pas le même objectif. Pour lui, le conflit plus ou moins latent entre science et religion qui existe depuis Galilée est imputable au fait qu’on ne délimite pas suffisamment les frontières entre les deux domaines. 

Lemaitre prend tout de même quelque distance par rapport à certaines thèses d’Eddington. Eddington pensait en effet qu’on ne pouvait pas parler d’atome primitif et aller aussi loin dans la théorie, car, selon lui, « le commencement des choses échappe presque au raisonnement scientifique ». Il voulait donc tellement séparer la science et la religion qu’il s’empêchait d’analyser vraiment la possibilité d’un Commencement naturel et physique, le pensant semblable à la Création. Il ne tenait pas suffisamment compte de la distinction instaurée par Thomas d’Aquin, si chère à Lemaître, pour lequel « les deux chemins de la Vérité se rejoignent dans l’unité de l’activité humaine ». L’articulation des deux domaines était indispensable pour Lemaître. Il voulait prouver qu'il est possible de penser à un Commencement naturel sans nier l’existence de la Création. 

Georges Lemaître a puisé chez Eddington l’importance de la distinction entre sciences et foi, domaines distincts dont il convient d’établir les frontières exactes. Mais, contrairement à Eddington, Lemaître conserve une articulation entre eux. 

«  (Il faut) se tenir à égale distance de deux attitudes extrêmes, l’une qui lui ferait considérer les deux aspects de sa vie comme deux compartiments isolés d’où il tirerait alternativement suivant les circonstances, sa science ou sa foi. L’autre qui lui ferait mélanger et confondre inconsidérément et irrévérencieusement ce qui doit demeurer distinct. » - La culture catholique et les sciences positivistes, 1936, p. 69. 

Georges Lemaître and Arthur S. Eddington

Georges Lemaître et Arthur Eddington en grande discussion sur le bateau de retour de la 6e assemblée générale de l’Union astronomique internationale tenue à Stockholm en 1938.

Albert Einstein

Texte manuscrit de Georges Lemaître concernant son intervention en tant que représentant de l’Académie royale à la soirée du Judaïsme belge en la mémoire d’Albert Einstein

Brouillon de son intervention à la soirée du Judaïsme belge tenue en l’honneur d’Albert Einstein

Albert Einstein et Georges Lemaître se rencontrent lors du quatrième Congrès Solvay à Bruxelles en 1927. Einstein qui a déjà connaissance de l’article où Lemaître parle de l’extension de l’univers et explique la loi de Hubble, lui aurait déclaré : « vos mathématiques sont parfaites, mais votre physique est abominable ». Lemaître est déçu de ne pas être pris au sérieux, car l’image du prêtre dans laquelle on le confine prend le pas sur sa théorie scientifique. 

En 1933, les deux savants se retrouvent à Pasadena à l’occasion d’un séminaire dirigé par Lemaître sur la formation des nébuleuses dans un univers en expansion. Ils conversent beaucoup et s’estiment mutuellement comme le démontrent différentes anecdotes. Einstein séjournera plusieurs mois en Belgique en 1933. Assistant ensemble à des conférences, Einstein déclarera que personne n’avait compris l’exposé qui venait d’être fait, sauf peut-être Théophile de Donder (professeur de physique à l’ULB) et l’abbé Lemaître certainement. Einstein soutiendra d’ailleurs Lemaître pour l’obtention du prestigieux prix Francqui 

Malgré cette estime mutuelle, Einstein ne voulait pas croire à l’atome primitif, concept qui ressemblait trop à la Création et donc à une pensée théologique. Cette position du réputé physicien a sans aucun doute encouragé Georges Lemaître à mettre en avant le double chemin vers la Vérité : la science et la foi. Il a, au contact de savants non croyants, mis en avant cette différenciation afin que chacun puisse recevoir sa théorie qui abordait uniquement le Commencement naturel et non la Création. 

Lors de la soirée du Judaïsme belge tenue en l’honneur d’Albert Einstein en 1955, Georges Lemaître, présent en tant que représentant de l’Académie royalerelate ses rencontres avec le grand scientifique. Il retrace les discussions nées de leurs diverses rencontres, de 1928 à 1935, du Congrès Solvay, à leur dernière rencontre à Princeton. Il y était question de constante cosmologique, d’origine du rayon cosmique ou encore d’espace euclidien. 

Diplôme du Prix Francqui attribué à Georges Lemaître

Albert Einstein a accepté de parrainer la candidature de Lemaître au prix Franqui. Ses autres parrains sont deux académiciens, Charles de la Vallée Poussin et Alexandre de Hemtinne. Parmi les membres du jury international, on note Arthur Eddington, Paul Langevin, Théophile de Donder et Marcel Dehalu.

Ses détracteurs

Durant sa vie, Lemaître a aussi été confronté aux mondes protestant, marxiste et anticlérical. Ses plus grands adversaires sont Fred Hoyle, Thomas Gold et Herman Bondi. Ils théorisent l’hypothèse de la création continue de matière. Leur univers est en expansion et éternel, mais, pour pallier à la baisse de densité, de la matière est créée en continu. Ils brocardent la théorie de l’atome unique de Lemaître et tentent de la tourner en ridicule sur la BBC en la surnommant « Big Bang ». Pour ces scientifiques, l’abbé veut juste prouver au moyen de sa théorie que Dieu est celui qui a créé le monde. Ils ne comprennent pas la distinction établie par Lemaître entre Commencement et Création. Face à ces critiques et à cet anticléricalisme, Lemaître comprend qu’il doit durcir sa position sur les rapports entre sciences et foi afin de garder toute sa crédibilité dans le milieu scientifique. 

Il va ainsi tenir à s’expliquer lors du 11e Congrès Solvay de Physique à Bruxelles en 1958. Lorsqu'il est accusé par Hoyle d’avoir élaboré une théorie concordiste. Il se défend en déclarant :

 

«  Personnellement, j’estime qu’une telle théorie reste entièrement en dehors de toute question métaphysique ou religieuse. Elle laisse le matérialiste libre de nier tout être transcendant. Pour le croyant elle exclut toute tentative de familiarité avec Dieu. » 

 

Il affirme donc toujours la distinction entre foi et science pour contrer ceux qui l’accuseront de poursuivre des objectifs apologétiques.